MAMADOU GOMIS

Photographer

Dakar / Sénégal



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view on Gorée, photo Mamadou Gomis


PHOTOGRAPHIE

En Afrique, l'image n'est pas le réel...

La photographie africaine, de manière générale, n'est pas une copie stricte ou une imitation radicale du réel. Elle est plutôt une source de connaissance du monde. Si elle est valorisée en Occident, l’utilisation pratique de la photographie en Afrique n’a été jusque-là que secondaire, voire occasionnelle. Se démarquant de leurs aînés, les «jeunes» photographes africains sont actuellement engagés à tirer profit de leur métier. Mais la question des moyens, de la formation, de leur statut dans la société africaine et des débouchés pour leur travail reste la grosse équation.

Nous le savons, la photographie comme support d’informations et instrument de recherches, n'a pas été très valorisée dans beaucoup de domaines sociaux. Certes, d'autres disciplines comme la géologie, la médecine ou l’archéologie reconnaissent dans l'image photographique un outil indispensable, utilisée selon une méthodologie bien codifiée. Alors, pourquoi cette négligence de la photographie en Afrique ?

Jusque-là, l’utilisation pratique de la photographie en Afrique n’a été que secondaire, voire occasionnelle. Il ne doit pas en être ainsi. Valorisons notre travail en Afrique ! La photographie est pour le réel ce que la fumée est au feu, l'ombre à la présence, la vie à la mort. C’est la trace du réel. La photographie africaine est un témoignage irréfutable de l'existence de l'objet ou de l'être.

L'image photographique, d’une part, contient une puissance de désignation qui lui assure sa qualité de base : montrer, attirer l’attention sur un objet ou un fait, (r) éveiller ou garder les souvenirs, éclairer sur des préjugés ou les idées reçues, créer une thématique. D’autre part, elle constitue une source d'orientation pour le chercheur : stockage d'informations à réutiliser ou source de nouvelles informations, repérage d'une situation.

Le photographe africain ou occidental doit toujours donner une image informationnelle, prise de façon relativement aléatoire et informelle, dans une pertinence ou une perspective d'orientation et de découverte.

L'image est un mode spécifique de connaissance et de savoir-faire. Elle peut faire changer une tradition intellectuelle africaine qui a toujours privilégié la tradition orale dans la plupart des sociétés culturelles de l'Afrique noire. L'écrit, pour sa part, n'ayant une valeur de support historique que de manière récente ou dans une partie seulement de l’Afrique. La photo se situe dans le domaine de la communication non-verbale ; elle parle d'elle-même. Mais elle n’a pas encore trouvé sa vraie place.

En Afrique, la photographie reste secondaire, marginalisée. Est-ce par méconnaissance de la profession ou par manque de formation ? Les deux arguments sont à considérer. Pour nous autres acteurs, il nous faut montrer que la photographie est «particulière» et qu’elle reste une véritable catégorie de pensée ou un mode de connaissance, différent en tout cas de la peinture, de l'écriture ou de la parole. Aussi, elle doit aider à la révélation et à la construction d'une thématique nouvelle jusque-là inaperçue ou inimaginable.

L’apport de la photographie, comme source de connaissance, est dans le fait de porter une attention spécifique et harmonisée aux détails de la vie quotidienne non directement observables que l'on cherche à dévoiler.

La photographie africaine doit donc être une affirmation d'existence ou de «sens». Faire d'elle une possibilité de présentation de l'image, en proximité et en rapport direct avec le texte écrit est un point important. Car l'illustration par l’image doit avoir une représentation descriptive du sujet traité. La photographie africaine ou occidentale constitue une coupure temporelle dans la continuité du réel. C’est un support plat et uniforme, mais qui laisse voir, grâce au principe de la mise au point, de la profondeur de champs, à la coupure temporelle de l'espace photographié.

Il faut retenir, pour chaque image, des informations valables pour l'ensemble, soit dans la routine ou le hasard du quotidien, en visant une relation familiale. La qualité d'une seule photo expressive peut susciter des thématiques nouvelles ou de nouvelles pistes de réflexion. Une image peut motiver une hypothèse de départ ou l'idée d'une corrélation entre différents éléments photographiés, possédant toutes un trait commun. Elle peut aussi montrer une séquence d'actes successifs de plusieurs phénomènes identiques ou isolés.

La photographie enclenche ainsi le (r) éveil de la conscience d'une situation quelconque qu'elle soit en Afrique. Elle peut stimuler une lecture plus compréhensive, même projective de sa propre culture. Chaque photographie peut vivre seule, ou faire partie d'un ensemble, d’une série. La distance par rapport à l'objet et le cadrage impliquent le choix de l'analyse de vue du «message photographique» ; une sélection dans les données du réel fait souvent une relation entre certains éléments, en laissant d'autres en dehors du cadre ou du sujet.

La photographie africaine, de manière générale, n'est pas une copie stricte ou une imitation radicale du réel. Elle est une interprétation sélective du photographe. Mais ce n'est pas l'appareil qui opère ce choix, mais plutôt l'observateur photographe qui laisse échapper son regard, sa sensibilité, sa manière de percevoir et qui construit son cadre selon les déterminations de son sujet et suivant ses idées culturelles et techniques. Bref, l'image n'est pas le réel chez le photographe africain, contrairement à son collègue d'autres sociétés. Les photographes africains sont relégués au second plan, voire marginalisés dans leurs activités. La photo, en Afrique, on la pense comme un accessoire devant accompagner une manifestation. On fait appel au photographe quand il s'agit d’immortaliser des événements comme les cérémnies familiales (mariages, baptêmes, etc.) qui, parfois, rapportent mieux, financièrement, que le photojournalisme ou la photographie d'art. Elles sont un passage obligé pour se nourrir de la photographie en Afrique et constituent un peu pour nous une école de formation.

Plusieurs grands noms de la photographie africaine ont réalisé des propositions consistantes en montrant leur vision du milieu social, urbain changeant sans pour autant se perfectionner.

Actuellement, les «jeunes» photographes africains sont engagés à tirer profils de leurs pratiques photographiques. A ce propos, la rue constitue pour la plupart d'entre nous la principale source d'inspiration. Cela est lié à une certaine idée d’indépendance par l'agencement osé, étonnant des formes et des couleurs, souvent inattendues qu'on y trouve. Presque rien n'est prévu, tout y est une inspiration non contrôlée, donc naturelle.

Le photographe est «généreux» dans son regard, il partage...

La photographie africaine manque cependant de demandeurs au niveau de la presse. Aussi, elle manque de bonnes galeries pour exposer ses travaux. Les photographes occidentaux viennent en Afrique pour chercher une nouvelle expérience, une nouvelle vision sur leurs activités à l’endroit des Africains. Puisque l'Afrique est «riche» et «belle» en images. Tout le monde est «photographe» en Occident, les gens se mettent à la photographie. Et cela tue la photographie. A chacun son travail.

L'émergence d'appareils photos de plus en plus performants et à portée de main, puisque miniaturisés, est un frein à la pratique photographie qui est avant tout recherche, imagination et perfection. Le «digital caméra» pousse beaucoup de photographes à être «nonchalants» et à verser dans l'amateurisme.

En Afrique aussi, le «cybershooting» est en train de tuer la part d'artiste chez le photographe.

Les photographes occidentaux n’ont montré dans le monde qu'une image négative de l'Afrique. Et les touristes ont détruit la photographie dans les pays africains en montrant des comportements photographiables sur des cartes postales et autres. Au point de dénaturer la photographie en Afrique. Les guerres ou les grandes manifestations, les révolutions, ce sont les photographes qui y «gagnent en images» en partageant avec le reste du monde leurs regards.

Cependant, ils sont exposés aux dangers. Les photographes africains et du monde sont aussi les troisièmes acteurs des guerres et des révolutions. Cela dit, quand ils sont en situation délicate ou en difficulté, les combattants se retournent contre les photographes. Les reporters-photographes occidentaux se sentent plus en sécurité dans les situations de guerre que les reporters- photographes africains sur les terrains de conflit. Ce qui fait que la guerre est encore mieux médiatisée par des reporters-photographes occidentaux. Il est indispensable que les photographes africains puissent, à leur tour, offrir des images aux Occidentaux pour contraster les images que leurs confrères occidentaux veulent nous imposer. Le regard de l'autre est certes intéressant, mais son propre regard, qui traduit souvent sa propre échelle de valeur, est encore mieux. Que ce soit en zone de conflits ou simplement dans un marché, l'idée que l'Africain se fait lui-même de son propre environnement et des changements qui s'y déroulent doit dominer.

L'Afrique doit-elle continuer de copier sur l'Occident ? Et jusqu’à quand cela va-t-il durer ? Revendiquons notre appartenance, ce style perdu au cœur du réel. L'Occident s'est fait une idée du continent africain et il fait sa demande photographique quand le besoin se fait sentir. Pour dire que l'image c'est un instant, et l'instant ne nous donne pas le temps de mieux regarder ce qui nous entoure. Il est «L'instant» qui nous donne le temps avec la photographie. Le voyage commence chez nous... On ne crée pas la photographie, on la cherche. Et elle reste le gardien des souvenirs.

Comme en Occident, la pratique photographique en Afrique ne se fait pas sans heurts. Sans difficulté. Il y est courant de voir surgir des problèmes liés à l'exploitation des droits du photographe, maître de son œuvre, mais qui n'en jouit pas il devrait. Parce que l'Afrique fait partie intégrante du village planétaire avec ses connexions Internet. Les pratiques qui ont cours ailleurs contre le développement de la photographie se déroulent aussi ici en Afrique. Le monde culturel des Africains a beaucoup changé. Il nous faut penser, chercher et trouver une Afrique moderne. Mais une modernité qui ne rime pas avec uniformisme, même si, dans une certaine mesure, pour développer la créativité dans un esprit professionnel, certaines imitations ne seraient pas les malvenues. Comme cela a cours dans certains pays européens, la création d'un observatoire de la photographie, appliqué ou non au journalisme, est une nécessité, en ce sens qu'elle permet d'anticiper sur l'exploitation sauvage dont peuvent être victimes les photographes africains à l'aune d'une interconnexion du monde.

C'est là un des obstacles du photojournalisme en Afrique. Les reprises dans les journaux qui ont une plateforme Internet constituent un moment de fraude, puisque plusieurs portails d'information existent, qui ne se gênent pas de reprendre un article de presse, et la photo qui l'accompagne sans aucune référence quant à l'auteur. De plus, des retouches sont très souvent appliquées à des photos prises par un photojournaliste, de quoi dénaturer son travail.

Si le journaliste peut être une star, une vedette du fait de la pertinence de ses écrits, le photographe de presse qui fait pourtant preuve d'une très grande recherche dans ses prises de vue pour traiter de sujets d'actualité ou magazine, est souvent ignoré et son œuvre tout bonnement survolée. Simplement parce que la culture de l'image n'est pas développée en Afrique ; la photographie joue souvent un simple rôle illustratif et non-informatif. Or l'image seule peut parler mieux et plus que le texte.

C'est pourquoi il serait intéressant qu'en Afrique, des cadres de reconnaissance du talent et de la virtuosité du photographe soient organisés sous forme de salons de la photographie africaine ou des rencontres photographiques comme celle de Bamako (Mali).

«La culture ne se mange pas, elle se déguste», disent les Béninois. Je dirais que la photographie nourrit l'esprit.

Mamadou Gomis